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Mairie de La Barre-en-Ouche

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LUC, TROUVERE ET SEIGNEUR DE LA BARRE

Luc de La Barre est né à la Barre en Ouche dans la seconde moitié du XIIème siècle. Il était le fils de Simon de La Barre, et le petit fils ou le neveu de Robert 1er, premier seigneur de La Barre, contemporain de Guillaume le Conquérant.Trouvère à ses heures, Luc de La Barre avait beaucoup d'instruction, ce qui était fort rare parmi la noblesse de ce temps. Il vivait à une époque où le goût des chansons satyriques était répandu, et où on n'épargnait point les personnes les plus illustres. Il était un de ces chevaliers normands qui étaient restés attachés à l’ancien duc de Normandie, Robert Courteheuse, fils ainé de Guillaume le Conquérant, et à son fils Guillaume Cliton. Il avait par conséquent toujours combattu contre le roi d’Angleterre Henri Ier, lui-même troisième fils de Guillaume le Conquérant, qui avait selon eux usurpé le duché de Normandie. Partie à ces querelles de famille qui amènent des guerres civiles sur le sol normand[1], Luc de la Barre fut fait plusieurs fois prisonnier. Toutefois Henri Ier le renvoya toujours dans son fief de La Barre sans rançon. Jusqu’au jour où tout en combattant Luc eut la témérité de s'attaquer à son suzerain en composant un serventois[2] très piquant faisant ainsi le bonheur des soldats normands qui aimaient le fredonner.

Malheureusement on n’a pas retrouvé trace de ce serventois et les pièces satiriques de ce trouvère ne sont pas parvenues jusqu'à nous ; nous ne les connaissons que par le souvenir qu'en a conservé l’historien Ordéric Vital (moine à l’Abbaye de Saint-Evroult) dont l’œuvre a été traduite du latin par François Guizot. Un auteur, Joseph L'Hopital, parle toutefois de ce trouvère célèbre au XIIème siècle dans un ouvrage publié en 1906 parla société Normande du Livre illustré de la manière suivante :
«La chanson qui, aux XIIe et XIIIe siècles, partagea avec la chanson de gestes la faveur des ducs et des seigneurs est, en Normandie comme partout à cette époque, la chanson d’amour. Les chevaliers s’agenouillent en paroles devant les dames que maintes fois encore, en réalité, ils rudoient ; et la monotonie de leur adoration, qui ne permet à M. Louis Passy (4) de voir qu’un seul homme en dix trouvères lyriques, remplit le moyen âge du concert trop souvent insipide de ses exaltations convenues. A la cour des Henri, des Geoffroy, des Richard, les trouvères normands luttent d’enthousiasme pour le beau sexe avec les troubadours, et les noms d’Alexandre de Bernay, de Luc de la Barre, de Roger d’Andeli, de Richard de Sémilly ont trouvé place dans la mémoire des lettrés à côté de ceux d’Arnaut Daniel et de Bernart de Ventadour.»
«Le cidre que les pommiers, importés des Asturies au XIIe siècle par les Basques à la solde des fils de Guillaume et plantés dans tout le duché pendant la longue et féconde paix du bon roi Louis IX, faisaient pleuvoir dans les celliers normands:
Je suys né Bas-Normand, mais ma bouche avinée
Dict être d’Orléans.

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S’il y a sildre excellent,
Bien soubvent
On l’ayme sur tout breuvaige.
Tu es, bon sildre orangié,
Tout songié,
Ung bon meuble en ung mesnaige.»
Luc de la Barre participa donc vers 1122-4 à cette guerre de succession sur le sol normand du coté des ligueurs favorables au fils de Robert Courteheuse, Guillaume Cliton, et qui comptait dans leur rang bon nombre de chevaliers dont Amaury de Montfort et Galeran, comte de Meulan et seigneur de Beaumont le Roger. L’armée des ligueurs rencontra celle des partisansdu roi d’Angleterre Henri 1er à la bataille de Bourgtheroulde. Les soldats du roi firent descendre de cheval tous leurs cavaliers, et mirent en avant leurs archers, avec l'ordre de tirer avant tout sur les chevaux des ligueurs. Ces derniers surpris par cette attaque non conventionnelle à l’époque furent défaits en peu de temps. Quatre-vingts d'entre eux, dont Luc de La Barre, furent faits prisonniers.
Le château-fort de Vatteville, qui en dernier lieu avait été le quartier-général des ligueurs, se rendit au roi et fut rasé. Brionne fit encore de la résistance ; le roi vint l'assiéger, brûla le bourg, et construisit deux châtelets pour contenir la garnison du donjon. Cette grosse tour carrée, érigée sur la côte de Calleville, a existé jusqu'au XVIème siècle.
Après les fêtes de Pâques, Henri 1er fit instruire à Rouen le procès des rebelles qui étaient tombés en son pouvoir. Ce ne fut pas d'abord sur les principaux instigateurs de la rebellion que s'exerça sa vengeance mais sur trois simples chevaliers: Goisfred de Tourville, Odard du Pin et Luc de la Barre.
Luc de la Barre paraissait au roi bien plus coupable encore que les autres, à cause de ses chansons satiriques. Même l'intercession du comte de Flandres, proche du roi, ne put le soustraire à la punition cruelle que celui-ci avait résolu de lui infliger. Et le roi tint ces paroles au comte: «à la vérité Luc ne m'a jamais fait hommage ; dernièrement il a combattu contre moi au siège de Pont-Audemer ; la paix étant faite, je lui ai pardonné tous ses forfaits, et lui ai permis de se retirer en liberté avec ses chevaux et ses bagages.Aussitôt il s'est attaché à mes ennemis, et, réuni à eux, il a rallumé contre moi l'ardeur de la haine, et ajouté à ses crimes passés des crimes plus grands encore. De plus, ce chansonnier, qui fait le plaisant, a composé contre moi d'indécentes chansons qu'il chante publiquement pour m'outrager, et il fait souvent ainsi rire à mes dépens mes malveillants ennemis. En ce moment, Dieu lui-même me l'a livré pour que je le châtie, pour que je le force de renoncer à ses œuvres criminelles, et pour que son exemple serve d'utile correction à ceux qui apprendront la punition de ses téméraires entreprises».
A ces mots, le comte de Flandres se tut parce qu'il n'avait aucune objection raisonnable à faire. Ainsi les bourreaux exécutèrent les ordres qu'ils avaient reçus. Luc, ayant appris qu'il était condamné à vivre dans d'éternelles ténèbres, aima mieux mourir misérablement que de vivre aveugle : il résista tant qu'il put aux efforts des bourreaux. Enfin, étant entre leurs mains, il se frappa la tête comme un fou contre les murailles et les pierres; et ainsi, au grand regret de beaucoup de personnes qui connaissaient ses prouesses et son enjouement, il rendit l'âme d'une manière dramatique.
Daniel Kiffer, modifié le 29 avril 2009
Bibliographie
1) Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normandsde Gervais de La Rue, publié par Mancel, (1834).
2) Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France depuis la fondation de la royauté... - Page 395 de François Guizot (1827). Ce livre retranscrit et traduit les écrits d’Orderic Vital, moine bénédictin et historien entré en 1085 en l’abbaye de Saint-Evroult (Orne), alors appelée Abbaye d’Ouche.


[1] Voir «Historique de La Barre» sur le site officiel de la commune www.labarreenouche.fr
[2] Serventois en vieux français ou sirventès en provençal désignait un poème satirique à caractère politique.